OPINION - Sauver l’esprit de Téo | Faire Montréal
31 Jan
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OPINION - Sauver l’esprit de Téo

Alexandre Taillefer, Fondateur de Téo La Presse+ Édition du 30 janvier 2019, section DÉBATS, écran 4.

Monsieur le Premier Ministre Legault,

C’est parce que la vie de centaines de travailleurs a été touchée et parce que la population montréalaise a démontré un attachement hors du commun à un projet social et écologique de refonte de l’industrie du taxi, dans un contexte de ville intelligente et de mobilité durable, que j’ai choisi de vous écrire publiquement, en mon nom personnel.

Je précise que ce n’est pas pour sauver la position du fonds que je dirige – il aura tout perdu dans cette aventure –, mais celle d’une industrie qui souffre terriblement. 

Téo, le projet le plus ambitieux que j’ai promu depuis les quatre dernières années, ne pourra pas survivre dans sa forme actuelle. Pour le moins touché par cette situation, je suis resté silencieux depuis que l’annonce en a été faite dans La Presse, même si nos enjeux n’étaient plus un secret pour personne.

Puis j’ai lu l’éditorial d’Ariane Krol samedi dernier. Son analyse était lucide. Elle a su comprendre que cet échec, dont j’assume la responsabilité, risque de rendre le Québec frileux à investir dans des projets ambitieux qui incarnent ce que le Québec peut et doit devenir.

Une nation fière misant sur trois piliers qui, à première vue, peuvent sembler incompatibles : une économie qui nourrit une équité sociale qui priorise l’écologie qui alimente l’économie. Un cercle vertueux, un Québec prospère, vert, ambitieux pour tous mettant en place des solutions de rechange à un capitalisme qui accroît chaque année les inégalités et la concentration de la richesse.

Le projet a englouti des millions provenant d’investisseurs privés, de fonds de travailleurs et de l’État. Des erreurs ont été commises, de nombreuses embûches, incluant une réglementation inéquitable et désuète, ont ralenti la progression du projet. 

Alors que nous pourrions être tentés de nous limiter à faire le bilan de Téo et de passer à autre chose, l’état de notre société et de notre planète nous rappelle chaque jour qu’il nous faut continuer d’agir. L’heure est à l’action.

Parce que nous pouvons collectivement agir pour sauver l’esprit de Téo et utiliser les organes pleinement fonctionnels du corps encore tout chaud d’un projet qui demeure porteur d’espoir.

Cinq recommandations

Je me permets bien humblement de vous faire cinq recommandations qui permettraient d’en sauver les meubles.

Votre gouvernement peut agir pour tirer profit des développements tangibles réalisés par nos équipes depuis sa création en 2015. Y arriver nécessitera une rapidité d’action, des assouplissements réglementaires et un courage dont vous n’êtes pas dénués.

1. Permettre à la marque Téo et aux voitures vert et blanc de continuer à fonctionner

La marque Téo a inspiré un renouveau important dans l’industrie du taxi à Montréal. Un code de couleur distinctif par société de taxi a par la suite été adopté par tous les autres intermédiaires. Les voitures électriques fonctionnent, elles remplissent leur mission, mais elles ne pourront plus être utilisées au lendemain de la fermeture de l’entreprise. Leur empattement ne correspond pas aux normes établies par le ministère des Transports du Québec, bien que la clientèle les ait adoptées.

Les contraintes réglementaires empêchent une seconde vie à toutes ces voitures. Elles ne pourront pas être louées à des chauffeurs indépendants et la marque disparaîtra. Il doit bien y avoir moyen de changer cela.

2. Rapatrier les infrastructures de recharge vers le Circuit électrique, filiale d’Hydro-Québec

L’investissement le plus rentable que peut faire le Québec en termes de projet de transports verts est d’accélérer l’électrification des parcs de voitures électriques. Les véhicules utilisés par des parcs roulent beaucoup plus que des voitures individuelles et émettent conséquemment beaucoup plus de GES. Par exemple, un taxi traditionnel émet environ 20 tonnes de GES par année comparativement à 2 tonnes pour la seconde voiture dans un foyer.

Pour y arriver, le Québec doit se doter d’infrastructures de recharge à haute vitesse consacrées aux parcs. Ça tombe bien : Téo possède la plus importante infrastructure du genre au Québec. Elle est déjà fonctionnelle et pourrait être récupérée à une fraction du coût payé. Et il se trouve qu’Hydro-Québec procède en ce moment à un appel d’offres majeur pour accroître l’offre du Circuit électrique.

Les infrastructures de Téo ont entraîné des coûts significatifs et peinent à être amorties financièrement sur un parc qui est resté trop petit. Les ajouter au Circuit électrique permettrait aux voitures de Téo de continuer à se recharger, mais aussi d’en faire bénéficier le reste de l’industrie du taxi et d’autres segments comme le transport commercial, les entreprises de livraison, les voitures et les camions des différents ministères et municipalités. Les véhicules électriques offriront enfin en 2019 les autonomies requises pour fonctionner avec beaucoup moins de contraintes. Il faut continuer à avancer.

3. Soutenir le développement de Téo Techno

Le Québec fait preuve d’une compétence indéniable dans le secteur de l’algorithmie avancée, des logiciels de gestion opérationnelle et de l’intelligence artificielle. La technologie développée par l’équipe de Téo a attiré l’intérêt de nombreux investisseurs étrangers de grande réputation.

Malheureusement, la présence de cette propriété intellectuelle de grande valeur dans un groupe qui exploite une entreprise de taxi innovatrice, mais déficitaire et des entreprises de taxis traditionnels a ralenti notre capacité de financer la poursuite du développement de notre technologie. Des licences ont déjà été signées avec d’autres entreprises de taxis dans le monde.

Mais c’est dans le domaine de la gestion de parcs électriques que réside le plein potentiel de Téo Techno. Elle a la capacité de devenir un leader international. Investissement Québec est le plus important créancier de Téo Techno. Il faut lui donner le temps de trouver un partenaire stratégique qui saura la faire grandir.

4. Faciliter la mutualisation de la centrale d’appel de Taxi Diamond et de Taxi Hochelaga et ouvrir la plateforme au reste de l’industrie à Montréal et dans le reste du Québec

La technologie utilisée par Téo et qui a été implantée chez Diamond et chez Hochelaga est très appréciée par la clientèle. L’application est d’ailleurs très bien cotée par les utilisateurs. Mais c’est toute la partie invisible comme les algorithmes de repositionnement du parc, d’anticipation de la demande, de gestion de la clientèle, de paiement automatisé et j’en passe, qui nous permet d’offrir une qualité de service très compétitive par rapport aux géants de la mobilité.

Le centre d’appel de Diamond et d’Hochelaga traite encore des millions d’appels chaque année.

L’échec du projet ouvre grande la porte à une mutualisation par l’industrie de ces infrastructures au bénéfice de la clientèle et des chauffeurs indépendants. L’application pourrait offrir à tous les chauffeurs de taxi de rendre disponible leur service et d’ainsi bénéficier du volume important d’appels et de commandes provenant de l’application mobile et des services corporatifs.

5. Permettre une flexibilité tarifaire

Nous nous battons depuis le début afin de pouvoir fixer le tarif en fonction de la demande réelle, le tout en accord avec le client. La structure tarifaire actuelle est viciée et fait en sorte que le taxi traditionnel fait moins d’argent quand la demande est à son apogée. Nous en avons fait la démonstration à la Commission des transports du Québec, qui a reconnu la légitimité de nos observations, mais qui n’a toujours pas agi deux ans plus tard. L’agilité que nécessite l’évolution du cadre réglementaire au sens large, dans un contexte d’évolution technologique accélérée et de compétition mondiale, a été mise à mal.

Il est impensable que nous favorisions comme société une entreprise étrangère qui s’est moquée de notre réglementation à son arrivée et qui bénéficie d’une flexibilité complète alors que le gouvernement maintient l’industrie traditionnelle dans un cadre qui finira par avoir sa peau.

En terminant, vos premiers mois au pouvoir me donnent espoir, Monsieur le Premier Ministre.

C’est dans cet état d’esprit que je vous écris aujourd’hui. Malgré les mots durs que j’ai eus à votre égard, vous avez magnanimement ouvert la porte à examiner les possibilités qui existaient pour sauver ce projet.

Le privé dont je suis aura malheureusement tout perdu son investissement dans cette aventure. La société pourrait, elle, bénéficier de nombreux morceaux qui fonctionnent très bien et qui méritent d’être sauvés. Soyez assuré de mon entière collaboration si vous souhaitez procéder à leur sauvetage.

NOTE : Ce texte est paru sur La Presse+
Édition du 30 janvier 2019, section DÉBATS, écran 4.